samedi 4 février 2017

Une page d'Histoire, Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine


Une page d'Histoire,

Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine

Quelques pages d'Histoire pour le weekend, pour que les travailleurs se souviennent...

'Préambule

Lettre de Victor Hugo au capitaine Butler

L’empereur Xianfeng est en fuite. Il a abandonné Pékin aux troupes anglo-françaises qui, le 6 octobre 1860, envahissent sa résidence d’été, d’une beauté exceptionnelle, la saccagent, la dévastent. Ce pillage, qui marquera la seconde guerre de l’opium, indigne certains témoins occidentaux. Victor Hugo, lui, ne connaît cette « merveille du monde » qu’à travers le récit des voyageurs, mais, d’emblée, il prend le parti des civilisés, les Chinois, contre les barbares.

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troupes françaises et britanniques à l’assaut du Palais d’été de Pekin
Hauteville House, 25 novembre 1861
Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.
Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :
ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée qui produit l’art européen, et la Chimère qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.
Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.
Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L’empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été.
J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.
Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine

par Michel Tibon-Cornillot, écrivain
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Le thème central


La plupart de nos contemporains, européens ou nord-américains ignore massivement l’existence des guerres de l’opium, c’est-à-dire, l’histoire de la démolition de l’empire chinois par les Etats modernes occidentaux, l’Angleterre, la France, la Russie puis l’Allemagne et les Etats-Unis, et au cours des 19ème et 20ème siècles, afin d’y introduire librement les caisses d’opium et les missionnaires et, enfin, le piller sans pitié.
Au début du 19 ème siècle, l’empire chinois dirigé par la dynastie mandchoue des Qing vient de connaître un essor démographique et économique sans précédent ; c’est aussi pendant cette même période qu’apparaissent les premiers symptômes d’une crise économique et sociale importante. Pour tenter de rendre compte de courants aussi divers, les historiens se sont référés à la montée en puissance de la corruption, aux excès de la centralisation mais surtout aux déséquilibres économiques engendrés par la concurrence défavorable entre l’économie chinoise fondée sur la monnaie d’argent et l’économie mondiale fondée sur la monnaie-or et contrôlée par les Occidentaux . La dépréciation constante de l’argent par rapport à l’or est en effet l’un des grands phénomènes dominant l’histoire de l’économie de l’Asie orientale au 18 ème et 19 ème siècles.
Vers 1815, la fin des guerres napoléoniennes, on assiste en Extrême-Orient à un renouveau considérable des activités commerciales européennes dominées par l’Angleterre, (Singapour est fondée en 1819). L’un des enjeux de ces échanges est précisément l’opium que l’Angleterre faisait produire et vendait depuis plusieurs décennies. Dans la deuxième moitié du 18ème siècle, les autorités coloniales de la Compagnie des Indes orientales (East India Company) avaient introduit la monoculture du pavot au Bengale provoquant ainsi la ruine de millions d’agriculteurs bengalis. En 1792, le gouverneur du Bengale, Warren Hasting, voyait dans l’opium «un produit de luxe et de corruption qui ne devait être autorisé qu’à l’exportation hors des frontières anglaises»; il en avait obtenu le monopole d’exploitation pour la Compagnie des Indes orientales dépendant directement de la Couronne d’Angleterre.
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Depuis l’interdiction impériale chinoise de 1729, la contrebande de l’opium organisée par les compagnies marchandes anglaises s’était accrue pendant tout le 18ème siècle, passant de 200 caisses d’opium (16 tonnes) débarquées en 1729 à 4 000 (320 tonnes) en 1792 puis 6 000 (480 tonnes) en 1817. «A partir de 1821, c’est l’invasion brutale… Par des voies diverses, en 1837, près de 40 000 caisses (3 200 tonnes) arrivent en Chine» . Pour le pouvoir impérial chinois, la situation créée par cet afflux massif d’opium est un défi et une provocation des Occidentaux. Après des débats au plus haut niveau entre les prohibitionnistes et les réalistes, en présence de l’empereur, un commissaire est nommé, Lin Tse-Hou, qui écrivit à la reine Victoria pour lui demander fermement de faire cesser le trafic d’opium en train de prendre des proportions considérables. «La très pure et très chrétienne reine Victoria» fait savoir qu’on ne peut abandonner une source de revenus aussi importante ». Des discussions éthiques qui se veulent sérieuses ont lieu dans les cercles chrétiens anglais, discussions qui ne donneront rien dans la mesure où ces mêmes élites participaient activement, depuis des décennies, à la violence industrielle quotidienne dans leur propre pays et avaient contribué à faire de la surconsommation d’alcool dans leur propre pays un problème majeur. La situation se dégrade rapidement : le 26 février 1839, Lin Tse-Hou ordonne de faire pendre un trafiquant chinois devant les représentations cantonaises des commerçants britanniques. Malgré l’hostilité d’une partie corrompue des élites chinoises, Lin organise la lutte dans la ville et la province de Canton. Après de multiples pressions, le gouverneur Elliot, représentant de la couronne anglaise en Chine, demande aux trafiquants chrétiens de remettre 20 290 caisses d’opium aux autorités chinoises. Elles sont ouvertes puis avec l’aide de la population, l’opium est réduit en pâte, délayé dans de grandes cuves, sur les plages, et jeté à la mer le 7 juin 1839.
Dans ce contexte de lutte contre la contrebande, les Anglais durent quitter non seulement Canton mais aussi Macao. Beaucoup d’entre eux se réfugièrent dans des bateaux au large de Hong Kong. Ils reçurent des renforts navals et le trafic put reprendre sur Namoa, Nei-Chu sous la protection de l’artillerie des frégates Volage et Hyacinthe. Le 4 septembre 1839 eut lieu la première bataille navale de la guerre de l’opium dans la rade de Hong Kong. Les navires chinois furent complètement débordés par la supériorité technique de la marine anglaise. Un autre affrontement, celui de Chuenpi, montra la faiblesse des jonques de guerre chinoise et la sanglante détermination des protestants anglais pour que soient victorieux les principes du libéralisme fondé sur le trafic de l’opium.
Pendant l’année 1839, les positions respectives des Anglais et des Chinois s’étaient fort éloignées. Sous la pression des trafiquants et particulièrement du déjà célèbre commerçant méthodiste écossais, William Jardine , l’année suivante fut celle de la guerre. Un grand débat fut prévu aux Communes pour le mois d’avril 1840 à propos de la politique de l’opium et des demandes de dédommagement réclamées par les contrebandiers anglais qui avaient dû livrer leurs marchandises toxiques sur la demande d’Elliot. Ce dernier point était particulièrement problématique car la valeur des 20 000 caisses correspondait à deux millions de livres sterling : la difficulté politique tenait au fait qu’aucune majorité ne pouvait se former autour d’un projet demandant aux contribuables d’indemniser des contrebandiers de l’opium. William Jardine fut reçu plusieurs fois par le premier ministre Palmerston dont une dernière entrevue officielle, le 6 février 1840.
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ELe sac du Palais d’été
« Une guerre plus injuste dans son origine, une guerre plus prévue dans sa préparation pour couvrir d’une honte perpétuelle ce pays, je n’en connais pas dans toute l’histoire. Le pavillon britannique, qui flotte fièrement sur Canton, n’est hissé que pour protéger un infâme trafic de contrebande. » William Gladstone
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