vendredi 5 août 2016

«J'ai vu les cendres d'Hiroshima, la ville escamotée par la bombe atomique»



Après avoir suivi l'avancée des troupes françaises en Allemagne, parcouru l'Europe dévastée par la guerre et découvert l'horreur des camps de concentration, l'envoyé spécial du Figaro James de Coquet arrive au Japon juste après la capitulation signée le 2 septembre 1945. Le reporter chevronné qui se dit être un «connaisseur en ruines pour n'en avoir que trop vu», découvre à Hiroshima et Nagasaki un spectacle de désolation totalement inédit.
Il se rend une première fois à Hiroshima en septembre 1945, un mois après les bombardements atomiques. Dans l'édition du Figaro du 20 septembre, il retranscrit l'effroyable récit du père Siemes, missionnaire jésuite installé dans le quartier de Nagatsuka situé à 2 kilomètres du centre de la ville: «Vers 8 h.15, je vis dans le ciel comme un immense éclair de magnésium qui paraissait sortir d'un appareil de photo géant. Je m'approchai de la fenêtre, mais l'éclair avait disparu et j'eus le temps de me retourner pour quitter la pièce lorsque j'entendis l'explosion. […] Toute la façade de notre maison du côté de la ville fut compressée vers l'intérieur, les fenêtres et les portes arrachées; j'étais blessé par des éclats de verre et je saignais, mais ce n'était pas grave. […] Bientôt les premiers réfugiés arrivèrent d'Hiroshima, blessés ou brûlés aux jambes, aux mains, aux bras, à la face.»

Un enfer terrestre

Après avoir soigné les blessés jusqu'à épuisement des stocks de pansement, le père Siemes part à la recherche de quatre autres missionnaires logés dans le centre de la ville: «Nous arrivâmes enfin au but de notre expédition: le spectacle était terrifiant. Plus rien que des centaines de cadavres dans cet enfer terrestre. […] Un des phénomènes les plus extraordinaires qui se produisit fut, environ une demi-heure après la première déflagration, un ouragan d'une telle force qu'il déracina les arbres, les projetant en l'air comme des fétus de paille. Des centaines de personnes qui s'étaient réfugiées dans le parc d'Asano furent emportées et se noyèrent dans la rivière.»
En décembre 1945, de Coquet retourne au Japon et visite avec le correspondant de l'AFP, Robert Guillain et une délégation de journalistes américains les ruines d'Hiroshima et de Nagasaki. Le Figaro vous propose de découvrir l'intégralité de ce témoignage paru dans ses colonnes en janvier 1946.

Article paru dans Le Figaro du 18 janvier 1946

«J'ai vu les cendres d'Hiroshima, la ville escamotée par la bombe atomique»

Vue de l'avion, ce qu'on appelle l'aire atomique, et qui constitue un cercle de plus de trois kilomètres de rayon, ressemble à une énorme tache de pelade. A l'exception de quelques rares bâtiments, tout a été anéanti, réduit en cendres ou en poussière. La terre est comme scalpée. Hiroshima a été littéralement escamoté par la bombe atomique.

Le champignon atomique au dessus de la ville d'Hiroshima le 6 août 1945.

En même temps que leur ville, soixante mille habitants ont été volatilisés au moment de l'explosion de la bombe. Dans les semaines qui ont suivi, soixante mille autres sont morts, soit de leurs blessures, soit par l'effet des radiations atomiques. Une seule bombe et 120.000 humains* sont rayés du monde des vivants. A-t-on le droit de presser sur un bouton pour qu'il y ait cent mille âmes de moins à l'autre bout du monde? demandait Pascal. II a la réponse aujourd'hui.

Ici fut une ville

Je commence à être un connaisseur en ruines pour n'en avoir que trop vu. Je peux dire si une ville a été démolie au canon, à la bombe explosive ou à la bombe incendiaire. Les villes, elles aussi, quand elles sont mortes de mort violente, ont un cadavre qui est éloquent. Il retrace les circonstances de leur trépas. Celui d'Hiroshima ne dit rien. Et c'est peut- être, à première vue, la moins émouvante de toutes ces affreuses carcasses que la guerre a à son tableau.
Pour s'émouvoir sur les ruines d'une cité, il faut pouvoir retrouver l'image de ce qu'elle était, florissante. Même lorsqu'il ne reste que des collines de pierres, comme c'est souvent le cas sur les bords du Rhin, l'esprit rebâtit le paysage disparu. On revoit le boulevard planté d'arbres, la cathédrale et son parvis, la grand ‘rue et ses magasins. A travers l'absurde chaos que l'on a sous les yeux, on devine ce qui fut la raison et que la guerre a assassiné. Ici, on ne retrouve rien. Les villes japonaises, à cause de la fragilité de leurs constructions, ne laissent qu'un minimum de décombres. Mais quand elles sont soufflées par la bombe atomique, il n'en reste qu'un résidu infime.


Ce qui fut le centre de Hiroshima, ce n'est plus aujourd'hui que le tracé d'une ville, un plan à l'échelle zéro, où les rues et les jardins sont indiqués par une autre couleur que les maisons. Voilà l'impression que reçoit le visiteur quand il arrive dans le centre de Hiroshima. II semble que les maisons aient été aspirées vers les entrailles de la terre. Tout ce qui est friable, la brique, les tuiles, le bois, voire le béton, a été réduit en poussière. En contemplant ces lieux désolés, je pensais au Jardin des Philosophes, de Kyoto, que j'avais visité la veille, et dont les Japonais sont si fiers. Mais celui-ci est autrement propice à la méditation. On y rencontre la notion du néant absolu.

Un homme parcourt les ruines d'Hiroshima en cendres.

Quand on se promène sur ce rivage maudit, planté de squelettes d'arbres et coupé de bras de mer encombré de vestiges de ponts, on découvre les traces d'une vie récente et qui pourtant n'a plus d'âge. Voici, par exemple un gros caillou brillant qui pourrait être un morceau de roche. Si vous y regardez de plus près, c'est un vase en verre de couleur dont les parois se sont soudées brusquement. Mais il y a d'autres témoignages: des ferrailles où se reconnaît encore la main de l'homme. Les plus communs sont des ustensiles de cuisine, qui ont été laminés, et des bicyclettes. Celles-ci se sont convulsées sous le cataclysme et chacune de leur roue est un chrysanthème en fil de fer.
Tout est pire que détruit: tout est éteint, et pourtant sur ce sol d'où il semble que la sève se soit retirée, quelques humains s'obstinent à vivre. Ici, un peu de fumée s'échappe d'une cabane en planches, là du linge sèche sur une corde, voici des enfants qui jouent parmi les cendres. On se demande pourquoi la guerre se donne tant de mal puisque la vie est indestructible.

Le «Soleil de la Mort»

Lorsque l'avion revint un peu plus tard sur les lieux pour noter les résultats, l'équipage n'en croyait pas ses yeux, m'a dit un expert américain rencontré à Hiroshima. Ce qui, un moment plus tôt, était une surface bâtie était devenu un désert.
La surprise de l'équipage se comprend d'autant mieux qu'il ignorait la mission qu'il venait accomplir. Seuls trois de ses membres étaient dans le secret: le pilote, un officier de marine qui avait participé à la fabrication de l'engin, et le bombardier, l'homme-qui-a-pressé-sur-le-bouton. Quant aux autres, ils savaient seulement qu'ils venaient accomplir un bombardement d'une nature particulière pour lequel on les avait munis de lunettes noires très épaisses.

L'équipage de l'avion SuperFortress B-29 Enola Gay après le largage de la bombe atomique sur Hiroshima. Le pilote le colonel Paul W. Tibbets est au centre.

Une lumière aveuglante accompagne, en effet, l'explosion de la bombe, laquelle est parachutée de façon à ce que l'avion ait le temps de sortir de la zone d'atomisation. L'explosion se produit à environ cent mètres du sol. Le cataclysme se déroule ensuite avec une rapidité effrayante. Il se forme d'abord ce que les techniciens ont appelé le «globe de fusion» et que les Japonais nomment le «Soleil de la Mort». C'est une masse incandescente qui a environ cinq cents mètres de diamètre et dont la température est de 2.000.000 de degrés. Tout ce qui est vivant dans un certain périmètre est instantanément carbonisé. C'est comme si l'on portait un fer rouge dans une fourmilière.
Cette formidable élévation de température dans un endroit donné provoque un phénomène atmosphérique dont le mécanisme est le même que celui des moussons, mais infiniment plus violent. L'air environnant reçoit un «choc de mouvement» (is shocked in to motion), c'est-à-dire qu'il est précipité vers les régions plus froides à une vitesse de 1.500 km. à l'heure, alors que les plus forts ouragans ne dépassent pas 500 à l'heure. Dans l'espace atomique, tout est soufflé par cette tornade. En dehors, soit à plus de trois kilomètres de son point de départ, elle produit encore des dégâts considérables.
Ce n'est pas tout. Il y a encore un troisième effet qui est la radiation atomique contre laquelle on ne saurait être protégé par un mur en pierre d'un pied d'épaisseur. Les troubles qu'elle provoque dans l'organisme sont encore mal connus. Ce qu'on sait, c'est qu'elle affecte le système sanguin et détruit les globules blancs. Le sang ne coagule plus et les victimes présentent des symptômes d'hémophilie. Des habitants d'Hiroshima qui n'avaient reçu aucune brûlure, aucune contusion, sont morts par centaines dans le mois qui a suivi l'explosion,
«Le Soleil de la Mort». Un bon titre pour un roman bon marché. Mais celui-ci a été payé de cent vingt mille vies humaines.


Les notabilités d'Hiroshima, celles qui ont survécu à l'événement, n'ont gardé aucun ressentiment à l'égard de ceux dont ils ont été les cobayes. J'ai visité la ville en même temps qu'un groupe de journalistes américains et nous avons été reçus pour le mieux dans cette cité dont il ne subsiste que la périphérie et dont presque le tiers de la population a été tué. II y avait là le préfet de la province de Hiroshima, le directeur des services municipaux, le président de la Croix- Rouge, le chef de la police, et encore d'autres édiles qui tous opinèrent aux paroles du maire, M. Shichiro Kihara, qui nous accueillit par ces mots textuels: «C'est un grand plaisir pour moi de vous souhaiter la bienvenue dans notre ville.» Et nous défilâmes devant une lignée de Japonais qui avaient pris un air de circonstance: ému et reconnaissant. Sous leur maintien compassé, on devinait un certain sentiment de fierté. Ils étaient «la Famille» dans le plus grand enterrement du siècle.
«Sur les restes de Hiroshima, nous voulons fonder la cité de la paix internationale», a dit M. Shichiro Kihara, qui compte d'ailleurs pour cela sur le concours américain. Il attend des Etats-Unis des matériaux de construction, de l'acier, des vivres, des médicaments, presque des dommages et intérêts. Car, de même que tous ses compatriotes, il a oublié Pearl Harbour et l'agression injustifiée du Japon. Il a oublié que la bombe atomique a été une parade à la guerre totale, il a oublié qu'il y a d'autres villes, comme Varsovie, Rotterdam ou Manille, pour ne citer que celles-là, qui ont été détruites sans avoir jamais souhaité la guerre et qui ont besoin aussi qu'on les aide à relever leurs ruines.

À Nagasaki



Nagasaki offre le même spectacle que Hiroshima, avec cette différence que la bombe est allée tomber en bordure de la ville et n'a ainsi détruit en totalité qu'un faubourg extérieur. Aussi le chiffre des morts a-t-il été beaucoup moins élevé. On en compte seulement quarante mille. Ici aussi, on a enregistré quelque deux mille disparus. Ce sont les gens qui, au lendemain de la bombe, ne figuraient ni parmi les morts ni parmi les vivants. Leur fin à eux tient de la magie. En une seconde, ils sont passés du règne animal au minéral.
On voudrait savoir des survivants l'effet qu'a produit sur eux cette féerie mortelle et comment elle se déroule. Mais ce qui a dominé chez eux, c'est un sentiment de panique qui a oblitéré sur le moment toutes leurs autres facultés. Il faut être à l'affût d'un spectacle pour le bien enregistrer, sans quoi c'est l'impression de surprise qui prime tout. A plus forte raison quand à s'agit d'une boule de feu descendue sur la terre. On ne peut tirer des témoins qu'une phrase, toujours la même: «On aurait dit comme un soleil aveuglant.»
Si j'ai pu interroger quelques habitants, c'est par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui apporte dans ce décor de la désolation, les grâces de la charité chrétienne et l'accent chantant des Trois Rivières. Le Père Prudent Monfrette est un jeune et vigoureux franciscain des Missions canadiennes qui habite le Japon depuis douze ans. En 1941, on l'a mis en prison à Kobé, ce qui lui a peut-être sauvé la vie. Aujourd'hui, il a oublié les mauvais traitements qu'il a subis et il s'emploie à relever son église qui est en ruines et sa maison qui n'est que décombres. Une église démantelée, un hôpital moderne entièrement calciné et, sur la colline d'en face, une usine d'armements de la firme Mitsubishi qui n'est plus à présent qu'un gigantesque accordéon de ferraille, c'est tout ce qui subsiste dans ce quartier de Nagasaki. Trois sommets d'une civilisation disparue.

Un petit garçon dans les ruines de Nagasaki après l'explosion de la bombe atomique le 9 août 1945.

Le P. Monfrette, infatigable et souriant, enseigne l'amour du prochain aux enfants catholiques de l'endroit, petites figures jaunes auxquelles la misère, et parfois des traces de brûlures, donnent un air vieillot et cruel.
«Ce sont des âmes comme les autres», dit-il en tapotant ces crânes noirs.
Des âmes comme les autres, et aussi des enfants comme il y en a tant d'autres de par le monde. Toute une jeunesse qui grandit parmi les ruines et qui respire un air écœurant de vieux charnier. Ils ont partout les mêmes loques, le même visage souffreteux et un peu fourbe, parce qu'après avoir rusé avec la mort, il leur faut maintenant ruser avec la misère. La seule notion de vie sociale qu'ils aient déjà, c'est qu'il faut tendre la main à l'étranger en lui montrant ses plaies, si on a la chance d'en avoir. Le toit d'une prison sera peut-être un jour le premier cadeau que leur fera la civilisation.
Par James de Coquet.
* Les chiffres données par James de Coquet sont assez proches de ceux retenus par l'histoire. On parle de 140.000 morts à Hiroshima même si les estimations varient fortement selon les sources et les époques et plus de 60.000 morts à Nagasaki.

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