dimanche 27 octobre 2013

ETATS-UNIS : Le “shutdown”* et le combat pour l’indépendance du mouvement ouvrier


ETATS-UNIS : Le “shutdown”* et le combat pour l’indépendance du mouvement ouvrier




Editorial du journal américain The Organizer, octobre 2013 
Le 1er octobre, le gouvernement des Etats Unis a été bloqué,shutdown. Immédiatement, plus de 820 000 employés de l’Etat se sont retrouvés au chômage, et les fonds fédéraux pour des services sociaux vitaux ont été suspendus, affectant des dizaines de millions de personnes. Les responsables de plusieurs services gouvernementaux, en particulier ceux qui assurent les services de santé et de sécurité, ont déclaré que cette situation mettait des vies en péril, et s’aggravait avec chaque jour qui passe.

Le 7 octobre, alors que nous bouclons notre journal, la crise qui dure depuis une semaine se poursuit et ne donne pas de signes de faiblesse. De plus, la manière dont elle se résoudra aura un impact majeur sur ce qui se passera le 17 octobre, date à laquelle se posera la question du relèvement du plafond de la dette publique.
Cela pourrait déclencher une nouvelle crise, qui posera à nouveau la question du Grand Bargain (accord entre républicains et démocrates) et la proposition d’Obama d’opérer des coupes majeures dans les systèmes Medicare (assurance maladie pour les plus de 65 ans), et Social Security (minimum retraite fédéral), pour éviter que l’Etat américain se retrouve en situation de défaut de paiement de sa dette.
Il ne s’agit pas d’une crise budgétaire, mais d’une crise politique qui exprime l’impasse du système capitaliste mondial et des deux partis du capitalisme américain en particulier. Le Sénat, avec le vote de nombreux sénateurs républicains, a adopté une résolution (Continuing Resolution) pour empêcher le blocage (shutdown) du gouvernement, et tous les commentateurs sont d’accord pour dire qu’une majorité de la Chambre des représentants aurait fait de même si John Boehner, le dirigeant de la majorité [parti Républicain] à la Chambre des représentants, avait autorisé le vote. Mais Boehner continue à se plier aux injonctions de l’aile du Parti républicain qu’on appelle le Tea Party, en dépit des tout derniers sondages montrant que 70 % de la population sont opposés à la fermeture des services gouvernementaux à propos du problème de l’Obamacare (le système d’assurance maladie proposé par Obama).
Qu’est-ce qui sous-tend tout cela ?
D’où vient ce poids grandissant du Tea Party ? Comment se fait-il que le Tea Party, au prétexte de ne pas permettre que des fonds soient dégagés pour l’Obamacare, peut imposer une mise au chômage technique du gouvernement ? Comment ont-ils la capacité de bloquer un accord Grand Bargain sur les coupes taillant dans les allocations qui font partie des rémunérations des travailleurs et qui a obtenu un large soutien des principaux responsables du Parti démocrate et du Parti républicain, au prétexte de s’opposer à de nouveaux impôts (aussi minimes et symboliques soient-ils) imposés aux riches?
Comment peuvent-ils bloquer l’adoption du Comprehensive Immigration Reform bill S 744, projet de loi contre les immigrants, qui a le soutien de la Chambre de commerce des Etats-Unis, sous prétexte de s’opposer à toute forme d’« amnistie » pour les immigrants clandestins qui parviennent enfin au but après une course d’obstacles longue de treize ans ?
Obama et le Parti démocrate ont réussi à mettre en oeuvre toute une série d’attaques brutales contre les travailleurs exigées par la classe capitaliste tant dans le pays qu’à l’étranger. Mais – et c’est là que le bât blesse – ils n’ont pas été capables de juguler la résistance des peuples à l’échelle internationale, ni surtout aux Etats-Unis mêmes. Bien que le gouvernement du Parti démocrate ait fait des pas dans cette direction, il s’est montré incapable d’enfermer le mouvement syndical dans une camisole de force, comme le réclamait le capital financier international dans la période actuelle d’agonie du système capitaliste.
Depuis le soulèvement dans le Wisconsin, jusqu’à la puissante grève des enseignants de Chicago en 2012, en passant par le référendum dans l’Ohio qui a fait échec aux tentatives de détruire les syndicats, la classe ouvrière américaine écrit de nouveaux chapitres dans la riche histoire de sa lutte. A tous les niveaux, les militants syndicaux cherchent les moyens de résister aux tentatives d’intégration de leurs organisations et, agissent pour reconquérir leurs syndicats pour la lutte.
On peut dire cela également à propos des délégués et observateurs qui ont participé au congrès national de 2013 de l’AFL-CIO qui, sans nécessairement rompre avec la politique de la direction confédérale, ont cependant, de manière contradictoire, exprimé la volonté de la classe ouvrière de préserver l’indépendance de ses organisations.
La direction de l’AFL-CIO, étroitement liée à Obama et au Parti démocrate, s’est trouvée face à une véritable rébellion lors du congrès sur la question de son soutien à l’Obamacare. Non seulement le congrès de l’AFL-CIO a réaffirmé son engagement à combattre pour un système de protection de la santé fondé sur le salaire différé, mais il a exigé que des modifications soient immédiatement apportées à la loi d’Obama Affordable Care Act,en conditionnant la poursuite de son soutien au plan de réforme de l’assurance maladie d’Obama à leur adoption. Mais à peine le congrès était-il achevé qu’Obama annonçait son refus catégorique de tenir compte des revendications des syndicats.
Tandis que, fin juillet, la direction de l’AFL-CIO faisait  une proposition qui aurait fait effectuer à la confédération syndicale un tournant majeur vers sa transformation en une organisation non gouvernementale (ONG), ce qui aurait signifié la rupture avec son caractère de classe, cette propositions s’est heurtée à une forte opposition et a été profondément remaniée avant d’être présentée aux délégués au congrès en septembre.
Et, tandis que la direction de la confédération, grâce à des manoeuvres bureaucratiques, a pu imposer l’adoption d’une résolution qui apportait, à mots couverts, un soutien au projet de loi anti-immigrants du Sénat, dans leur immense majorité, les délégués étaient pour un plan de réforme juste qui s’opposait au projet de loi sénatorial. Sur ces points ainsi que sur d’autres, où les positions de la direction de l’AFL-CIO ont été remises en question, le caractère de classe indépendant du mouvement syndical s’est exprimé lors du congrès confédéral. Les articles de ce numéro spécial en témoignent.
Et c’est justement ce que ne peuvent pas accepter ceux qui dominent le capital financier international. Une confédération syndicale où leur politique est défiée, et a fortiori, rejetée, leur est insupportable. Il leur faut détruire les conventions collectives et les droits que les organisations syndicales ont arrachés au cours de 150 années de lutte de classe. Il leur faut, par tous les moyens possibles, abaisser le coût du travail même si cela implique de bouleverser les formes traditionnelles de la domination politique de la classe dirigeante, y compris le cadre de la collaboration de classe entre mouvement syndical et capital qui prévaut depuis la Seconde Guerre mondiale.
Les syndicats dans les secteurs économiques ne conviennent plus aux exigences de Wall Street et des banksters [contraction debanker et gangster]. Ils exigent davantage, ils exigent la domination d’un Etat corporatiste qui liquide l’indépendance des syndicats et anéantisse la classe ouvrière en tant que classe sociale.
Et, dans ce pays, c’est l’aile Tea Party du Parti républicain qui propulse cette exigence d’avancer toujours plus loin vers cet Etat corporatiste ; dans ce processus, cette fraction Tea Party réussit à entraîner le Parti démocrate de plus en plus vers la droite. (On entend souvent de vieux militants syndicalistes dire que la politique actuelle d’Obama est plus à droite que celle de Nixon).
Tel est le contexte dans lequel s’est tenu le congrès de l’AFL-CIO, et ce sont là quelques-uns des immenses défis auxquels les syndicats sont confrontés.

Les revendications d’un mouvement syndical indépendant.
En relation avec le shutdown du gouvernement, de nombreuses sections syndicales affiliées à l’AFGE (fédération des employés de l’Etat) organisent des manifestions exigeant la réouverture immédiate des services fermés, le retour de tous les employés mis au chômage technique à leur poste avec paiement des arriérés de salaire.
Un syndicaliste de Cleveland a envoyé le message suivant aux responsables de l’AFGE pour leur demander de lancer une action avec occupation du Capitole à Washington D.C, à l’instar de celle organisée par les étudiants à Madison durant le soulèvement dans le Wisconsin il y a quelques années. Voici ce qu’il écrit : « Il faut que l’AFGE appelle à occuper le Capitole et aussi que tous les syndicats et nos alliés dans les organisations populaires se joignent à cet appel. Il faut que des milliers marchent sur Washington sans délai et jurent d’y rester jusqu’à ce que le Congrès ait décidé d’agir. Nous pouvons être sûrs que, si cet appel est lancé, il recevra un appui massif de la population. Des masses de manifestants dans la rue répondront à cette idée qu’une seule personne, Boehmer, agissant au nom d’une petite frange de l’extrême droite, a la possibilité de prolonger le blocage. En lieu et place des entretiens sans fin avec des politiques, l’attention se focalisera sur l’armée des manifestants.
Ce pourrait être un événement enthousiasmant qui pourrait transformer le cours des choses, une véritable piqûre de rappel pour l’AGFE et pour tout le mouvement syndical. Et il pourrait influer positivement sur l’issue des événements. Avec les deux parties en présence arc-boutées sur l’art et la manière de mettre fin au shutdown, et alors qu’on ne voit pas l’issue de la crise, il est plus que temps pour le mouvement syndical et ses alliés des organisations populaires de mettre tout leur poids dans ce combat pour gagner sur la réintégration de tous les employés gouvernementaux mis au chômage technique et la reprise des services publics qui sont une nécessité vitale.
Les images qui nous montrent comment le shutdown ravage la vie des travailleurs et de leur famille sont vraiment poignantes. Les meetings qui se tiennent ici et là dans le pays sont sûrement utiles mais il faut vraiment beaucoup plus. Les syndicats ont le pouvoir le mettre fin au scandale de cette paralysie. Il faut utiliser ce pouvoir maintenant ! »
Nous sommes totalement d’accord avec cette lettre et ous demandons à nos lecteurs de prendre contact avec l’AFGE à Washington D.C et d’envoyer le même message. En même temps, notons qu’un nombre grandissant de militants syndicaux commencent à comprendre qu’au lieu de réclamer l’Obamacare,qui démantèle les plans d’assurance maladie négociés par les syndicats, il faut agir rapidement pour imposer un système fondé sur le salaire différé. C’est que que le Labour Fightback Network, organisation récemment formée, déclarait le 30 septembre à la veille du shutdown gouvernemental : « C’est le moment où jamais pour le mouvement syndical d’agir en toute indépendance pour défendre les intérêts des syndiqués et de la majorité ouvrière.
Le Labour Fightback Network demande que, dans l’unité, les syndicats exigent que les services gouvernementaux soient financés pour mettre fin au shutdown tout en exigeant dans le même temps que l’Obamacare, totalement inadéquat, soit remplacé par un système d’assurance maladie Medicare pour tous, une sécurité sociale basée sur le salaire différé.
Puisque nous disposons déjà d’une assurance maladie universelle pour les Américains âgés de 65 ans et plus (Medicare), le remplacement peut se faire immédiatement. Au lieu qu’il faille attendre d’avoir 65 ans pour en bénéficier, il suffit qu’il soit accessible à tous les habitants dès leur naissance avec un système Medicare élargi et amélioré ». Voilà les revendications d’un mouvement syndical indépendant.
*mise au chômage technique des employés de l’Etat fédéral.

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