mardi 21 février 2012

La sisa, « drogue de la crise » qui ravage les rues d'Athènes

Alors que la Grèce, en pleine crise, a drastiquement réduit le budget de la santé, les toxicos se tournent vers une drogue bon marché et inédite en Europe.

Léa Lescure journaliste

Un policier s'approche d'un toxicomane dans le centre d'Athènes, le 13 janvier 2012 (Yannis Behrakis/Reuters)

(D'Athènes) « Tout le monde en prend dans la rue : le shoot d'héro a augmenté de 3 à 20 euros, contre 2 ou 3 euros pour la sisa », raconte Nikos, 37 ans dont dix-sept ans d'héroïne et quelques mois de sisa (Σίσα, prononcer « chicha »).

Tanos Panopoulos, chef de mission à l'Organisation anti-drogue confirme :

« Dans les rues dédiées, 99% des héroïnomanes consomment la sisa. »

Depuis les années 80, il est banal de voir des toxicomanes consommer aux yeux de tous dans les rues du centre d'Athènes, point d'entrée privilégié des drogues venues d'Orient.

Liquide de batterie et détergent

Débarquée à Athènes il y a dix-huit mois, la sisa est encore mal connue des pouvoirs publics, qui ne disposent que d'estimations. Selon Tanos Panopoulos, qui travaille en partenariat avec l'Observatoire européen des drogues, la sisa, ou tout produit réunissant les mêmes caractéristiques, n'a été détectée nulle part ailleurs en Europe.

Personne n'est d'accord ni sur son origine exacte, ni sur la nationalité des détenteurs du marché. Les consommateurs parlent de Pakistanais et de Kurdes, les différentes organisations évoquent tour à tour les Iraniens, les Afghans et les Irakiens.

Très facile à fabriquer, extrêmement toxique, la sisa est principalement composée de liquide de batterie et de détergent. Elle se fume à la pipe sous forme de cailloux blancs.

Particulièrement abrasive et réputée « pire que le Krokodil » dans la rue, les conséquences physiques et psychiques de sa consommation en trois mois seraient comparables, selon l'Observatoire national des drogues, à dix-huit mois très intensifs d'héroïne par intraveineuse.

Dans la rue, on dit qu'on n'y survit pas plus d'un an.

Un produit « spécial crise » pour junkies à l'héro

A 3 euros la dose, la sisa est un excitant qui provoque un flash violent de quelques minutes, suivi d'une accélération cardiaque vaguement similaire à la prise de cocaïne. Ses effets secondaires notoires :

  • insomnies de plusieurs semaines ;
  • crises obsessionnelles ;
  • extrêmes pulsions de violence.

L'héroïne, à l'inverse, fait piquer du nez dans un état de somnolence. Or, parce qu'elle y ressemble, les dealers présentent la sisa comme de la méthadone, un traitement de substitution à l'héroïne, à très bas prix.

Dimitra, 19 ans, polytoxicomane, raconte :

« Au début, j'ai cru que c'était de la méthadone, et une fois accro, c'était foutu. On trouve la sisa partout, bien plus facilement que l'héroïne. »

Angelos, 27 ans, ex-héroïnomane, explique :

« Quand tu intègres enfin un centre de désintoxication – les délais d'attente sont au minimum de sept ans –, tu subis des tests réguliers pour vérifier que tu ne consommes rien. Contrairement à l'héroïne, la sisa est indétectable aux tests d'urine. Beaucoup de junkies passent à la sisa. »

Les immigrants encore plus stigmatisés

Depuis quelques années, l'Observatoire national des drogues constate une corrélation entre une immigration massive, notamment afghane, et l'augmentation de la consommation d'héroïne.

Christina Psarra de Médecins du Monde mène chaque semaine des actions de terrain. Elle est alarmée :

« La majorité des consommateurs que je rencontre depuis deux ans sont migrants, principalement Afghans, et ont entre 15 et 17 ans. Ils ne parlent pas la langue et ne savent souvent pas ce qu'ils consomment. »

Extrêmement précaires, ces jeunes migrants constituent une cible de choix pour les dealers de sisa.

La Grèce, point d'entrée privilégié des migrants en Europe, est aussi tenue d'accueillir ceux dont les autres pays membres ne veulent pas : la régulation de Dublin stipule qu'un Etat membre peut renvoyer un immigrant clandestin au pays par lequel il est entré en Europe.

Malgré les inquiétudes de la Cour européenne de justice concernant les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Grèce et les déclarations de quelques pays, la régulation de Dublin risque d'être maintenue.

Dans un contexte déjà tendu, la toxicomanie de jeunes migrants, exposée dans les rues, active dans l'opinion publique le levier des sentiments nationalistes et des stigmatisations racistes.

Une tragédie sanitaire

Depuis octobre 2010, il faut s'acquitter de 5 euros pour être admis à l'hôpital en urgence, alors que les taux d'hospitalisation ont augmenté de 24% en deux ans.

Amira, 26 ans, vit dans la rue. Consommatrice de Sisa, elle a récemment été hospitalisée à cause d'une infection de la peau et d'une embolie pulmonaire. Elle raconte :

« J'étais à moitié consciente. On m'a changé quatre fois d'établissement : il manquait de place, il n'y avait pas le bon traitement. Avant les frais médicaux, ça me coûtait déjà quatre fois 5 euros. C'est une fortune quand tu vis dehors. »

Maintes fois dénoncés, les effets ultra-pervers de la « tragédie sanitaire grecque » sont affolants.

52% de hausse du HIV

En 2009, l'Observatoire national des drogues faisait état d'une augmentation de 20% des consommateurs d'héroïne, à prévision exponentielle. Médecins du Monde a observé une nette augmentation des consommateurs de drogues dures sans domicile ces deux dernières années. Tout le monde les constate, mais personne ne peut chiffrer les ravages de la Sisa.

Pourtant, dans sa course à la réduction de la dette, l'Etat a fermé un tiers des centres de prévention et de désintoxication.

« Il n'y a plus de campagne anti-drogue »

Selon Christina Psarra :

« Dans un effort de centraliser les services sanitaires et sociaux, le nombre de travailleurs sociaux, notamment liés à la réduction des risques en toxicomanie, a dramatiquement diminué.

En ce contexte de crise, il n'y a plus de campagne anti-drogue. »

Concernant les drogues par injection, les infections HIV ont augmenté de 52% [PDF] de 2011 à 2010. Loukia, volontaire sur le terrain d'une association de prévention, se désole :

« Même si on pense uniquement en termes de management financier, compromettre aujourd'hui la santé publique, c'est se préparer à des coûts inimaginables dans quelques années. C'est un désastre. »

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